mercredi 13 février 2008

(...) Lac-des-plages

Il ne me reste que quelque kilomètre d’essence à brûler avant la panne sèche… J’ai quand même assez pour me trouver une place calme en bordure d’un chemin de gravelle pour finir ma nuit et attendre l’ouverture de l’unique station d’essence du Lac-des-plages.

Ce village à la nature magnifique, mais où la vie est atrocement emmerdante. La forêt, les montagnes usées, le lac, les chalets abandonnés l’hiver, les festivals, qui sont prétexte pour les habitants de s’envoyer de la bière en grande quantité! J’ai fait le plein d’essence vers les 10 heures du matin puis j’ai décidé de mettre le cap vers Montréal. Par peur de perdre de l’argent avec ce deal à la con… Aussi, je me trouve trop moche pour venir passer un temps ici. Je n’ai plus envie de voir leurs regards sur moi et encore moins d’être contrainte à avaler de la nourriture à cause de ma maigreur. Je n’ai plus d’effronteries à sortir! De plus, je n’ai pas de vêtements de rechange…partie trop vite! Je pue la crasse….

J’arrête quand même à la plage de l’hôtel de la place pour dire bonjour à mes tantes qui y travaillent. Je prends soin de mettre mon K-Way qui cache mes bras-passoires, de peigner mes cheveux long devenus laineux par manque de soins. Je cache qui je suis devenue. Je ne veux pas leur donner raison. Enfant, ils me salissaient l’esprit en me disant que je deviendrais une droguée, une pute si je les quittais… Oui, ils ont eu raison… mais j’ai foutue le camps pour ne pas crever de peine et d’isolement.
J’ai fait comme tout animal… J’ai tenté la survie.

La terrasse est presque vide, les rares vacanciers et les habitués sont encore couchés ou se culpabilisent de leurs gueules de bois. Mes tantes sont là. L’une est au bar et l’autre à la cabane. Elles semblent si calmes. Je m’arrête pour les regarder parce que je les aime et les respecte beaucoup. Visages clairs, yeux rieurs, sourires sereins. Elles sont belles. Elles semblent si loin de moi et pourtant je suis là près d’elle. La souffrance m’a bâti un karkwa de métal et y a mis mon cœur pour qu’il ne ressente plus rien… Je prends mon petit courage et j’avance vers la cabane…

- Marika! Aïe! T’es donc ben belle…

Elle ment, je sais… Je vois ses yeux qui deviennent tristes et gênés.

- Voyons ma tante! Je le sais que j’suis pas belle! Je l’ai jamais été!

Faisant comme si je n’avais pas parlé, elle avertie mon autre tante que je suis là.

Bonjour, bonjour et blablas sans profondeurs. Je les quitte pour aller me réfugier dans les toilettes puantes de la plage et aller me fixer bien fort… Toutes les fois c’est la même chose, je deviens soudainement triste, honteuse d’être ce que je suis et je vais me cacher. Autrefois, je n’avais pas ma panacée, maintenant je peux me soulager rapidement sans avoir à me cacher dans les bois. Avec urgence, je m’aiguillonne malgré la douleur. Mes seringues se font vieilles, de vrais clous qui percent ma peau sale. Je déteste m’injecter, c’est pervers et ça me fout la nausée chaque fois tellement je deviens nerveuse. L’héroïne monte rapidement vers mon esprit tordu. Haletante, je regarde la coulisse de sang qui parcours mon avant-bras et je me mets à vomir en jet partout dans la cabine. Beau travail de peintre, il y en a partout! Par chance, il y a un drain au plancher et un sceau sous l’évier. Je draine comme je peux mon œuvre et je sors de là comme si de rien n’était.
Je n’en glisse pas mots à mes tantes… Trop honte et trop high aussi!
Le temps de reprendre mes esprits, de cesser de somnoler un peu, je me prélasse sur la plage, dessinant dans le sable des bonshommes allumettes qui copulent. Le soleil est fort et le calme de la plage font que je me réveille la face dans mes dessins cochons quelques temps plus tard. Au loin, je vois mes tantes qui parlent en me regardant. Rien de mieux pour alimenter ma paranoïa et ébranler mon désir d’être aimé pour qui je suis.

Crachant les grains de sable qui étaient entrés dans ma bouche, je me lève, m’allume un clope en me dandidant pour replacer mon short qui s’était caché entre mes fesses. La plage est remplie maintenant d’enfants qui piaillent et de parents qui ont l’air blasés.
Je ne pense pas très longtemps puisque je déteste me faire crier dans les oreilles et me faire lancer du sable naïvement! Je ramasse mes quelques trucs et je pars sans même dire bonjour à mes tantes. J’ai trop peur qu’elles me questionnent sur le vomi dans la cabine des toilettes… Et je ne veux pas voir leurs regards devenus tristes par ma faute. Eh oui! J’ai déstabilisé leurs vies sereines. Je me dis qu’elles auront de quoi potiner à leurs prochains soupers de famille!

Mon bazou est brûlant quand je m’y installe. J’ouvre toutes les fenêtres, mets une cassette d’Operation Ivy qui me réveille à tout coup puis je tourne la clé. Tremblement assourdissant, mais pour mon vieux tank c’est ok… Une demie-heure de taka tak tak et il roulera comme neuf. Je continu sur la route 323 pour aller rejoindre la 117 à St-Jovite. Si tout va bien, je serai à Montréal pour l’heure du souper des gens normaux. J’ai décidé de ne pas rappeler Sasha, je veux pas qu’il ait le temps de cacher ses merdes…

Les courbes et les côtes me forcent à garder ma concentration et à ne pas fermer les yeux trop longtemps…Le vent sèche mes cheveux inondés de sueur. La vitesse et la musique me grise. Ça m’évite de penser à toute cette route faite pour m’évader d’une vie bizaroïde et le résultat est que je me sens encore plus merdique et honteuse de mon choix de vie par le seul regard de mes tantes…